La spéléologie sous-marine Il s'agit d'une activité qui consiste à explorer des cavités naturelles inondées. Une brève description de ces cavités est nécessaire pour comprendre l'environnement dans lequel évolue le plongeur spéléo. Ces cavités peuvent en effet varier en taille : larges ou très étroites, avec une eau claire ou, comme c'est souvent le cas, une visibilité réduite à quelques centimètres. Elles ont toujours en commun l'obscurité totale, seulement interrompue par les lampes torches et les projecteurs que le plongeur spéléo porte fixés à son casque. C'est une activité qui, pratiquée sans les connaissances techniques et pratiques nécessaires et sans une bonne compréhension de ses propres limites, peut s'avérer dangereuse pour de nombreuses raisons : on évolue sous l'eau, ce qui n'est pas une situation normale en soi ; on se retrouve dans une grotte (un environnement qui provoque des symptômes de claustrophobie chez certaines personnes), contraint de suivre un parcours précis qui recèle de nombreux dangers.

La morphologie de la grotte présente des dangers, tels que des passages étroits difficiles à franchir à l'aller mais peut-être encore plus difficiles au retour, des glissements de terrain instables qui peuvent bloquer le passage, des courants inattendus capables d'emporter le plongeur spéléo, et des gaz toxiques au-delà des siphons. Les problèmes ne s'arrêtent pas là, mais peuvent aussi être causés par les matériaux utilisés : des bouches d'aération qui délivrent de l'air en continu, des lampes qui grillent et le fil d'Ariane, le seul accessoire qui nous permet de trouver la sortie, qui, s'il est mal utilisé, peut se perdre, s'emmêler ou se casser, avec les conséquences évidentes. Il est triste de constater que l'évolution technique et pratique a fait des progrès considérables en matière de sécurité ces dernières années, surtout si l'on pense aux décès de plongeurs spéléos qui, appartenant à un petit cercle, sont souvent des amis. Une autre série d'accidents peut être attribuée à des raisons physiologiques naturelles résultant du séjour en eau froide, des profondeurs atteintes, de la déshydratation et de l'essoufflement dû à l'effort. Les incidents psychologiques ne manquent pas dans l'historique du cas : stress, surestimation de ses propres limites, peur et panique. Cependant, la spéléologie sous-marine est une activité qui possède un grand attrait pour l'aventure car elle permet souvent d'aller là où personne n'est jamais allé auparavant, de découvrir et de voir des choses et des lieux que peu de personnes, voire personne, ne verront jamais. Dans ces environnements, les capacités physiques et mentales sont constamment mises à l'épreuve. Cependant, il ne faut pas croire qu'il s'agit simplement d'une aventure en soi, car elle peut en réalité apporter des connaissances uniques dans divers domaines, notamment la géologie, l'hydrologie, l'archéologie, la biologie, etc. L'un des facteurs qui caractérisent la plongée souterraine est qu'elle se pratique en solitaire, pour au moins deux raisons : la première est liée à l'environnement : il serait impossible de porter secours à un compagnon en difficulté, car la visibilité réduite pourrait nous empêcher de voir qu'il se trouve en danger (plus il y a de personnes dans le siphon, plus la visibilité est faible). De plus, les normes d'autonomie en air ne permettent la sécurité que d'un seul plongeur et il n'y aurait pas assez d'air pour que deux personnes puissent remonter. Vous pourriez être impliqué dans l'accident de votre ami qui, pris de panique, serait impossible à maîtriser. Si vous étiez incapable de l'aider, vous pourriez éprouver un remords dangereux, au risque de perdre vos moyens et de succomber à votre tour. Enfin, si vous vous retrouvez coincé dans un passage étroit, vos compagnons qui vous suivent ne pourront pas seulement vous aider, mais resteront bloqués derrière vous et, étant sous l'eau, leur autonomie ne pourra pas dépasser celle de leurs bouteilles, qui, selon la taille et la profondeur, varie de quelques minutes à quelques dizaines de minutes. Suite à l'analyse des accidents causés par ces inconvénients et d'autres encore, il est courant que les plongeurs spéléos pensent que « un plongeur spéléo = un mort, deux plongeurs spéléos = deux morts ». La seconde raison est que, compte tenu du danger de la situation générale et de son évolution, le plongeur spéléo doit être seul pour pouvoir se concentrer pleinement sur la grotte qui l'entoure, sur les opérations qu'il doit effectuer, sur l'équipement qu'il utilise et sur les sensations qui l'envahissent. La présence de toute autre personne le distraitrait et cela pourrait constituer un élément dangereux. Souvent, lors de plongées entre amis, pour ne pas paraître moins compétents, certains continuent à plonger même s'ils veulent s'arrêter. Cela crée une situation dangereuse qui, combinée à un autre problème, peut dégénérer en tragédie. La solitude permet au spéléologue de se concentrer, de contrôler sa respiration, qui doit toujours être calme, de suivre le flux des émotions, de la curiosité, des doutes et des peurs qui émergent progressivement au fur et à mesure de sa progression, et, si le moindre problème survient, de décider de rebrousser chemin sans avoir de comptes à rendre à personne.

L'idée qu'il faut être seul devient alors une nécessité et une habitude pour ceux qui peuvent l'accepter, favorisant la prise de conscience de sa propre autonomie et de sa capacité à se fier uniquement à ses propres capacités. Cela commence dès la préparation du matériel pour l'exploration : du simple contrôle du bon fonctionnement de l'équipement, à la préparation des bouteilles remplies d'air dans le cas le plus simple, ou de mélange gazeux dans le cas plus complexe des plongées profondes. La préparation des mélanges est une opération délicate et spécifique, entièrement réalisée par le plongeur spéléo. Personne mieux que lui, à ce moment précis, ne connaît les objectifs qu'il souhaite atteindre et la configuration spécifique de son équipement. Une personne ayant une expérience équivalente peut certes conseiller sur les solutions et les choix, mais en fin de compte, la décision finale revient au plongeur.

La responsabilité de sa propre vie est une décision prise dans le silence de la conscience. Le moment de la plongée approche : derniers contrôles, analyse finale de sa santé et des conditions environnementales ; la décision est prise, et même si la peur de l’inconnu ronge encore un peu, on la refoule au plus profond de soi. Quand on est prêt, entièrement équipé, avec le matériel adéquat à sa place, on contemple une dernière fois l’étendue d’eau qui, dans un instant, nous engloutira, et l’on s’élance. À cet instant, la peur justifiée qui nous empêche de sous-estimer le moindre détail s’estompe pour laisser place à une vigilance constante : on choisit où fixer le fil d’Ariane, on observe la configuration des fonds marins, on surveille la distance qui nous sépare de la sortie, la profondeur atteinte, l’air que l’on consomme peu à peu. La solitude réside véritablement dans le sentiment de ne pouvoir compter que sur soi-même, sur ses propres capacités, sur ce que l'on est vraiment, sans aucune possibilité de tromperie. Le monde extérieur nous paraît psychologiquement à des années-lumière, car toute communication avec lui est impossible. Pourtant, à mesure que nous avançons, la curiosité pour ce qui nous apparaît, la surveillance constante du fonctionnement du monde matériel et la perception subtile des multiples émotions qui nous traversent, nous entourent et nous protègent de la vague de solitude qui nous envahit. Lorsque la décision de rentrer s'impose enfin, que ce soit pour des raisons extérieures ou parfois sous l'impulsion de nos propres pensées, alors le sentiment de solitude se propage à une vitesse fulgurante. Le voyage de retour semble plus long que l'aller, car nous ne cherchons plus le meilleur chemin, nous ne nous efforçons plus de découvrir l'inconnu ; nous nous demandons alors pourquoi nous nous poussons si loin, si profondément, dans des environnements de plus en plus hostiles où le moindre désagrément peut nous coûter la vie. À l'approche de la sortie, ou pendant la décompression, le désir de refaire surface parmi les visages d'amis qui nous attendent, inconscients du danger, devient impérieux. La conscience de devoir se retrouver seul, privé de communication pendant un certain temps, transforme ce même temps en un intervalle infini. Les obstacles du voyage aller sont désormais surmontés, les problèmes en grande partie affrontés et résolus, et la perception de soi se mue en besoin de communiquer, mais la communication, du moins pour l'instant, est impossible. Tant que nous n'aurons pas refait surface, rien n'est certain, pas même que, une fois dehors, nous pourrons sourire et dire quelque chose à ceux qui nous attendent avec curiosité, ignorant tout, pour le moment, de ce qui nous habite.
Heureusement, la fin de la plongée met un terme à cette conscience solitaire qui s'était développée et amplifiée depuis le début de l'exploration. Dès la remontée à la surface, surtout lors de plongées profondes ou de séjours prolongés encore expérimentaux, nous restons concentrés pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que nous soyons certains que tout s'est bien passé. Il ne reste alors que cette parcelle de solitude propre à nos profondeurs inaccessibles, cette part de sensations que nous ne pouvons, ou peut-être par jalousie, refuser de révéler aux autres. Pour moi, Luigi Casati, en particulier, une terrible expérience de solitude a été déterminée suite à un accident qui m’est arrivé au début de mon activité de plongeur spéléo (1987).

Avec des amis, nous étions partis en France pour explorer une source qui descend verticalement jusqu'à 50 mètres de profondeur, par un puits, puis se poursuit horizontalement sur une vingtaine de mètres. Le parcours connu s'arrête à un passage étroit. Je pars en second, une vingtaine de minutes après le premier, qui était et est toujours mon instructeur (en plus de m'enseigner les techniques, il m'a aidé à mûrir psychologiquement : un élément essentiel en plongée souterraine). Nous nous retrouvons dans le puits qui plonge dans l'obscurité, éclairés par nos lampes torches. Nous nous saluons, et il continue sa remontée tandis que je descends. J'atteins le bout du fil d'Ariane posé par mon ami, qui s'arrête à environ deux mètres du passage étroit, à 53 mètres de profondeur. J'observe le passage et décide de m'en approcher pour voir s'il est possible de le franchir. La visibilité, qui jusqu'alors était d'environ 5 mètres, me trompe, et je commets l'erreur de me détacher du fil à moins de deux mètres de là. Je regarde le passage étroit, pensant qu'il est possible de le dépasser. Je me retourne pour remonter, et une mauvaise surprise m'attend : la visibilité, à cause des bulles qui délogent l'argile du plafond et du mouvement de mes palmes qui la délogent du fond, est réduite à quelques centimètres. La peur, le temps de quelques respirations, m'envahit, mais la raison me dit de me calmer, de respirer le moins possible pour optimiser la courte autonomie que me permettent les bouteilles que j'utilise pour cette plongée (une respiration incontrôlée les viderait en quelques minutes) et aussi pour pouvoir réagir au mieux et avec lucidité. Je me sens seul, car personne ne peut m'aider. Ce n'est pas facile de savoir que je pourrais mourir et d'essayer de ne pas y penser. Dans ces moments-là, je pense à l'ami qui est remonté à la surface et qui, ne me voyant pas, pourrait revenir me chercher, mais je sais que c'est impossible, à la fois à cause des problèmes liés à la plongée (saturation) et parce que lorsqu'il s'en rendra compte, il sera trop tard pour moi. Inutile de crier, personne ne peut m'entendre. Je repense alors à l'erreur que j'ai commise, dont j'avais connaissance en théorie, et tandis que je cherche le fil qui me permettra de remonter à la surface, je m'emmêle dans de vieux morceaux de fil cassés, laissés par d'autres plongeurs spéléos ; en plus de devoir chercher le fil, je dois aussi me dégager de ces autres fils.
L'accumulation de ces problèmes aggrave mon état d'esprit, qui, au fil des minutes, voit la pression de l'air diminuer sur les manomètres. Je commence à perdre ma concentration et la peur m'envahit. Après plus de dix minutes de ce supplice mental, je trouve le fil conducteur qui me permet de retracer les paliers de décompression : il ne me reste que quelques minutes à vivre. Pendant la décompression, dans l'attente de la remontée, mes pensées étaient rivées sur l'instant qui venait de s'écouler, sur le fait d'avoir frôlé la mort pour un geste anodin et d'y avoir échappé de justesse, dans la solitude de ces instants et dans un environnement qui, à mes yeux, est magnifique mais impitoyable envers ceux qui ne respectent pas les règles. En sortant de la plongée, je n'ai parlé de mon accident à personne, préférant réfléchir. Ce n'est qu'après un certain temps que je me suis confié à mon binôme, puis à des amis. Au fond de moi, je me suis sentie mal pendant au moins trois jours, hantée par l'idée de ces moments où, seule, on se retrouve dans des situations dramatiques qu'il faut gérer seule, par la mort, à laquelle je me résignais consciemment, car au final, quand on meurt, on est seul. Cette expérience a profondément changé ma façon d'agir et de penser. J'ai eu d'autres accidents, mais aucun n'était aussi traumatisant. En 1992, j'ai dû partir à la recherche d'un ami disparu sous l'eau dans une grotte : après une première reconnaissance, le soir venu, dès que j'ai eu vent de la nouvelle, je l'ai retrouvé sans vie dans l'eau. (Il était à court d'air dans ses bouteilles, probablement à cause d'une erreur d'appréciation du milieu.) La nuit m'a permis de me concentrer sur la marche à suivre, compte tenu des conditions difficiles dans lesquelles j'allais devoir intervenir. Le lendemain, j'ai effectué trois plongées pour pouvoir le dépouiller de son équipement et lui permettre de franchir le rétrécissement initial du siphon, lui attacher les bras près de son corps déjà endurci, et le transporter, attaché derrière moi, à travers l'étroit et tortueux méandre jusqu'au fond.
Dehors. C’est hors de l’eau que j’éprouvais les pires sentiments, lorsque je me concentrais seul sur les actions que j’entreprendrais, car, seul, j’avais vu la scène et, par conséquent, seul moi savais ce qu’il convenait de faire. Dans l’eau, mon attention était entièrement tournée vers mon travail, non vers mon ami disparu. Ce fut un moment où la solitude se mua en angoisse : la solitude de l’action contrastait avec celle d’un ami qui avait affronté la mort seul et dont les actes solitaires étaient désormais devenus éternels. Au moment habituel de la remontée à la surface, moi, le sauveteur, je pourrais encore communiquer et rompre ma solitude ; l’autre ne serait plus que l’objet de la solitude de ceux qui l’avaient attendu dehors, sans avoir compris que le dialogue s’achevait à jamais.
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